Je remercie Benoît Fliche et Marie Pierre Bossy de Dianous ainsi que, de manière plus générale, l’ ALI -Province pour l’ invitation. Le titre de mon intervention a changé afin de vous présenter un travail qui est actuel pour moi et qui est sur la guerre. Je vais vous faire un aveu concernant l’origine de mes grands-parents qui venaient tous de Smyrne, ville très cosmopolite qui se trouvait juste à côté de l’ancienne cité de Phocée dont les habitants, comme vous le savez, ont fondé Marseille, Μασσαλία en grec. Mon oncle maternel, prénommé aussi Yorgos, est né, selon le récit familial, sur un bateau dans le port de Marseille. Ce bateau avait amené la famille repoussée par les troupes d’Atatürk, comme le reste de la population, surtout d’origine grecque et arménienne, durant cette guerre gréco-turque qui s’est conclue par ladite « catastrophe de Smyrne » en 1922. Tout ça pour dire que j’ai un certain « ancrage » à Marseille, en rapport avec cette guerre terrible due, entre autres, à des erreurs gravissimes des politiciens de l’époque qui a fini par le massacre ou l’expulsion de quelques millions d’habitants, surtout de religion chrétienne, et l’exécution d’hommes politiques et de militaires grecs jugés responsables de l’événement.
Si la guerre est, selon la célèbre phrase de Carl von Clausewitz « la simple continuation de la politique par d’autre moyens » nous avons, en tant que psychanalystes, à mesurer cette phrase du baron à l’aune de celle de Lacan qui stipulait que « l’inconscient est la politique », mais aussi l’autre phrase qui disait que « la guerre est une des modalités du commerce interhumain ». Mon exposé d’aujourd’hui vise à apporter une petite lueur à la polémologie d’un point de vue psychanalytique, à travers le concept du « complexe de Moïse » de Charles Melman et par le biais de ce que Lacan avait appelé, dans son séminaire « ou pire… », le « frère transfiguré » qui naît, disait-il, de la « conjuration analytique » et « qu’on appelle improprement notre patient ».
Dans « Warüm Krieg ?» la thèse freudienne, qui est en même temps la réponse que Freud tend à apporter à la question d’Einstein « existe-t-il un moyen d’affranchir les hommes de la menace de la guerre », est en résumé la suivante : la foule produit une dissolution de la conscience morale et de la responsabilité du sujet et cela encore plus en période de guerre. Cette dissolution donne libre accès à ses pulsions de mort, qui deviennent pulsions de destruction, du fait de la perte de leur lien avec la pulsion de l’éros. Dans ce texte, Freud parcourt cinq manières possibles, mais insatisfaisantes, d’affranchir les hommes de la menace de la guerre (par le droit, par la désintrication des pulsions, par l’exacerbation du conflit avec le surmoi, par l’identification, et par la dictature de la raison). En désespoir de cause, Freud propose, en définitive, une piste qui serait le développement culturel. Je le cite : « tout ce qui promeut le développement culturel travaille du même coup contre la guerre ». La solution donc ne paraît pas évidente et cela d’autant plus que, dans un texte bien antérieur intitulé « Considérations sur la guerre et la mort », et datant de la Grande guerre, il disait que « celui qui est obligé de réagir durablement dans le sens de prescriptions qui ne sont pas l’expression de ses penchants pulsionnels, vit, psychologiquement parlant, au-dessus de ses moyens ». Et il ajouta que « notre culture présente favorise dans des proportions exorbitantes la formation de cette sorte d’hypocrisie ». Il semble que dans ce raisonnement le serpent se mord la queue…Alors si la culture de l’époque favorisait cette vie – au-dessus de ses propres moyens – où en on est aujourd’hui ?
Souligner l’actualité de l’interrogation sur la guerre, vu ce qui se passe en ce moment au « Moyen Orient » qui n’a peut-être jamais été si « Proche », et la guerre en Ukraine qui s’enlise depuis février 2022, peut paraître un truisme. Pourtant nous voyons, dans ces deux guerres, ce qui peut se présenter comme un trait plus général des guerres d’aujourd’hui, à savoir la difficulté de distinguer les guerres conventionnelles du « terrorisme global », de la « guerre diffuse », installée pour nous tous depuis le 11 septembre 2001 : Plus de limites temporelles ni spatiales, pas de respect non plus des règles (le fameux jus in bello) et des conventions internationales concernant, par exemple, le principe de proportionnalité de contre-offensives ou la distinction entre combattants et civils. Plus de limites non plus aux interventions dites, pourtant, « chirurgicales » et les états d’exception « justifiés » (« Patriot Act » américain de 2002, article 20 de la loi de 2013 sur la programmation militaire en France) par le contre-terrorisme. La guerre civile, celle qui peut me toucher si mon prochain explose une bombe ou s’il se fait exploser en kamikaze, la guerre illimitée qui vise la destruction « génocidaire » totale de l’ennemi, devient le paradigme de tout conflit : « ‘La guerre civile mondiale’, selon le terme de Hannah Arendt, qui investit à chaque fois telle ou telle zone de l’espace planétaire » est possible depuis la Seconde Guerre Mondiale, c’est-à-dire, en fait, depuis la « solution finale » et l’explosion de la bombe atomique.
Depuis l’époque de Freud, le monde a connu une forte globalisation du fait de l’évolution économique avec le néolibéralisme, de la prévalence du discours scientifique, de la communication via des réseaux et du fait des exils de toutes sortes, qui déplacent les corps. Dans ce même contexte, le déclin du père et du nom, au profit du chiffre, change la donne par rapport à ce qui peut faire lien social. Ce qui peut faire collectif n’est plus tellement régenté par la place de l’exception et le refoulement qui en découle. À ce titre la place de l’Autre, de l’inconscient mais aussi des « Grands récits », qui faisaient référence à un universel, mais aussi à une promesse, comme celle de la vie éternelle ou celle du communisme, est dépréciée au profit de l’investissement de l’individualisme, des Uns tout-seul, qui modifie même le concept des foules. Les foules se constituent actuellement bien plus par affinité de jouissances que par amour pour un leader, et les guerres, celles qui se font entre les états, celles qui se font entre des bandes, ou encore la guerre totale qu’est le terrorisme, celui des organisations terroristes ou l’autre des états, sont structurées par cette mutation des sociétés. Les frontières perdent leur étanchéité et l’immigré devient l’ennemi, à fortiori si sa race est différente. L’immigré est celui qui ne jouit pas de la même manière que moi, l’étranger qui n’est pas l’έτερος, c’est à dire quelqu’un avec qui je partage ma part humaine, celle qui a trait à l’Autre et à l’inconscient. Ce « délire identitaire », selon l’expression de Dany-Robert Dufour, présage la « guerre civile » qui, dirais-je, faute de produire des idéaux symboliques vecteurs d’une promesse, laisse la rivalité du « complexe d’intrusion ».
Mais, allons plus loin avec Charles Melman, dans ce syllogisme. Si par le « complexe d’Œdipe » le père se pose pour l’enfant comme idéal, il continue, pourtant, à posséder l’objet. Ainsi, si l’Œdipe introduit l’idéal et une promesse, qui comme on le sait va connaître la déception à l’adolescence, il n’organise en rien la subjectivité dans le rapport du sujet à l’idéal. C’est à dire qu’il laisse la nostalgie d’une union possible avec l’idéal, à savoir la nostalgie d’un vrai père capable de tenir sa promesse. Cette union avec l’idéal donnerait, en même temps, accès à la possession de l’objet. Selon Melman, si Freud écrit de 1934 à 1939 « L’homme Moïse : Un roman historique » c’est justement pour se débarrasser de cette figure idéale du père. Freud écrit ce texte durant la période qui a suivi sa réponse à Einstein et qui était, en même temps, la période de la montée du national-socialisme avec sa promesse d’une pureté aryenne atavique, par le débarras de toutes les tares étrangères, surtout d’ailleurs celles qui étaient porteuses de valeurs universelles. Les juifs étaient exemplaires à cet égard, déjà, du fait de leurs capacités de se semer : l’étymologie du mot diaspora signifie cela-même. Selon, Isaac Deutscher, « les juifs sont inscrits dans les interstices, les bordures et les frontières de l’État nation. C’est pourquoi la tradition judaïque peut soutenir la perspective de l’universalisme avec des penseurs de première grandeur, tels que Spinoza, Marx et Freud ». Freud, avec son nouveau mythe d’un Moïse Égyptien, qui de surcroit a été tué par les juifs, vient casser cette idée d’une possible véritable filiation divine : « c’est-à-dire qu’il y a, entre le père mort, entre l’ancêtre mort, et les fils une coupure irréductible – ne serait-ce que parce que…cet ancêtre est un Autre […]. Alors cette altérité, Freud s’emploie à la faire avec ses moyens du bord. Il ne peut en faire qu’un étranger, ce qui n’est pas du tout la même chose, évidemment ! ». Car Autre, έτερος en grec, n’est sûrement pas semblable à l’étranger qui est justement un fantasme névrotique pour interpréter l’altérité. Mais, en tout cas, selon Melman, la forme que Freud donne à son récit, avec la duplicité constante des peuples, des dieux et de Moïse, éloigne du « Un » du monothéisme et de la possibilité de rejoindre l’idéal, de l’assumer, de lui donner enfin ses vrais enfants, alors que ce n’est pas possible. C’est ainsi que Melman introduit en 1997 ce qu’il a appelé « le complexe de Moïse », ce fait de structure qui serait la correction que Freud a apportée à son « complexe d’Œdipe », puisqu’il introduit là, selon Melman, le fait que le sujet est coupé, non seulement de son objet, mais aussi de son idéal. Joel Birman dit cela, dans son article du dernier numéro de la revue Topique, d’une autre manière : « Ainsi la caractérisation de la figure historique de Moïse comme étant d’origine égyptienne et non juive […] inscrit cette identification dans le registre de l’inconscient et rompt avec la logique de l’identité et de la répétition de soi-même- car la marque identificatoire se constitue de manière exogène (égyptienne) et non endogène (juive). De plus, l’impératif de l’altérité serait constitutif de la conception de l’identification, mettant ainsi en avant le registre de l’Autre et non celui du Même ».
Donc, à notre époque du déclin du père qui pointait vers un universel, c’est-à-dire, en même temps, vers ce qui fait trou au langage, ce réel où loge le père mort, le père inatteignable, comment faire pointer cet universel ? Car, faute de « complexe de Moïse » pour le dire ainsi, c’est la nostalgie, la Vatersehnsucht, d’un père idéal, d’un idéal du père, qui peut surgir comme retour du bâton. « En temps de guerre, l’ennemi n’est pas à l’extérieur, il est à l’intérieur, puisqu’il s’agit d’un Autre qui pousse au sacrifice » qui est justement cet idéal, ce qui fait que les névrosés sont, disait Lacan, « increvables » : ou, en tout cas, dirais-je, peuvent croire l’être et, de ce fait, se sacrifier sous l’effet de ce surmoi guerrier auquel se transforme leur idéal. Comme le dit Hélène Brousse, « dans la guerre, le symbolique opère une transformation essentielle sous l’influence du réel : il change le moyen en finalité et l’idéal du moi en surmoi ».
On sait que Freud, dans une lettre qui date du 26 février 1930, répondait à la sollicitation du Dr Chaim Koffler, directeur du Kerren Ha-Yessod de Jerusalem (les fonds de construction des établissements juifs en Palestine) de soutenir la cause sioniste en Palestine et le principe d’accès de Juifs au Mur des Lamentations, en disant qu’il ne croyait pas « que la Palestine ne puisse jamais devenir un État juif ni que le monde chrétien, comme le monde islamique, puissent un jour être prêts à confier leurs lieux saints à la garde de Juifs ». Je ne peux, disait-il, « éprouver la moindre sympathie pour une piété mal interprétée qui fait d’un morceau de mur d’Hérode une relique nationale ». Il est vrai qu’il a dit cela avant la Shoah. Mais voici ce que Hélène Brousse dit dans un texte de 2015 en faisant écho à ce postulat freudien : « L’imaginaire de l’objet de rivalité agressive est certes mis en fonction comme moyen au service du symbolique, mais il sert aussi le réel en tant qu’inatteignable de notre épopée, son point de fuite : cette ville [Jérusalem] est l’objet petit a. Ni la mise au service de l’agressivité, ni les négociations n’en viendront à bout car elle manifeste pour chacun des adversaires l’objet perdu, non négociable ».
Comment faire lien fraternel à l’époque de la ségrégation, à l’époque où les pères deviennent des dieux de guerre. L’ennemi récupère la part obscure de ma jouissance et je me réunis avec mes alliés, contre mes ennemis, en rapport avec cette part obscure, qui peut prendre des habits divers : nationalistes, religieux ou raciales. Lacan a écrit en octobre 1967 que les camps de concentration était le précurseur par rapport à ce qui ira en se développant comme conséquence du remaniement des groupements sociaux par la science, et notamment de l’universalisation qu’elle y introduit. Notre avenir des marchés communs, disait-il, « trouvera sa balance d’une extension de plus en plus dure des procès de ségrégation ». Il s’agit de savoir, disait-il, deux semaines plus tard, « comment nous autres, je veux dire les psychanalystes, allons y répondre [à cette] ségrégation mise à l’ordre du jour par une subversion sans précèdent ». Et, dans la fin de son séminaire …ou pire, donc en 1972, il a posé la question suivante : « au point de culture où nous en sommes, de qui sommes-nous frères ? De qui sommes-nous frères, dans tout autre discours que dans le discours analytique ? ». Et il donne la réponse suivante : « Ça tient à bien d’autres choses que le bastringue familial : nous sommes frères de notre patient en tant que, comme lui, nous sommes les fils du discours ». À l’époque de « l’évaporation du père » il voyait, ainsi, venir la ségrégation et surtout le racisme dans la fraternité de corps qui n’auraient plus « celui qui dit non » sur qui « peut se fonder, que peut se fonder, que ne peut que se fonder tout ce qu’il y a d’universel ». Il attendait alors du « frère transfiguré » qui naît de la « conjuration analytique » « qu’on appelle, dit, improprement notre patient » une réponse à ce retour inévitable atavique à l’idolâtrie du corps et à la frérocité qui la suit comme son ombre.
Je vous remercie de votre attention et encore de cette invitation.
Yorgos Dimitriadis
Marseille, le 12 octobre 2024